Paras de tous les horizons
Bienvenue sur Paras de tous les Horizons...

Si vous êtes membre du forum, ce message s'affiche car vous avez certainement oublié de cocher connexion automatique.

Si vous avez oublié votre mot de passe, cliquez sur «Récupérer mon mot de passe » sous les cases de connexion.

Un petit rappel :

Seuls les membres présentés, peuvent envoyer des messages...!
https://paras-pth.forumactif.com/f3-presentez-vous

Bonne visite et surtout bonne participation…
Paras de tous les horizons

forum de discussion sur les parachutistes
 
AccueilAccueil  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez
 

 Torture, Escadrons de la mort, l'école française

Aller en bas 
AuteurMessage
Paracolo
Admin
Paracolo

Nombre de messages : 19280
Date d'inscription : 08/03/2009

Torture, Escadrons de la mort, l'école française Empty
MessageSujet: Torture, Escadrons de la mort, l'école française   Torture, Escadrons de la mort, l'école française Icon_minitimeMer 25 Juin 2014 - 19:49

.

Je vous présente ici, dans son intégralité, un livre écrit par une journaliste "indépendante" comme elle se qualifie elle-même. Indépendance qui me semble pourtant pencher d'un coté….

…. Dés le premier chapitre le ton est d'ailleurs donné. Mieux, l'indépendante Marie-Monique Robin, vient de faire son "comming out" en adhérant au nouveau parti de gauche "Nouvelle Donne" …

Elle déclare notamment : C’est mathématique : les résultats du parti de Marine Le Pen seront d’autant plus élevés que sera élevé le taux d’abstention.
Si j’ai décidé de soutenir Nouvelle Donne c’est précisément parce que je ne veux pas que les abstentionnistes, dont je comprends pourtant le désarroi, fassent le lit du Font National. […]
Je précise, pour finir, que je ne veux pas être députée européenne, car j’entends continuer mon métier de journaliste, tant que j’aurai la conviction que les films et livres peuvent servir à quelque chose…


Adhésion et déclarations qui disqualifient à mes yeux son " journalisme indépendant"

Il n'en reste pas moins que son livre est un livre important, - même si souvent elle " ment par omission " ainsi, par exemple, dans ce chapitre, elle affirme que l'armée japonaise attaque les garnisons françaises et fait prisonniers la quasi-totalité de leurs soldats. Passant sous silence les massacres des faibles garnisons, les viols et les décapitations au sabre – et que l'on doit aussi donner la parole à ceux qui ne pensent pas comme nous…
… Son livre est un livre important, et c'est la raison pour laquelle je vous le présente souhaitant que vous sachiez faire la part des choses et qu'il vous fera réagir.

NB. Afin de rendre la lecture plus facile, j'ai rapatrié, dans les chapitres les notes de fin de volume.


Torture, Escadrons de la mort, l'école française 1-1fde10


Marie-Monique Robin

Escadrons de la mort, l'école française


Cet ouvrage a été précédemment publié en 2004 aux Éditions La Découverte dans la collection « Cahiers libres».

Remerciements

Je tiens à remercier tous ceux et celles qui m'ont aidée à écrire ce livre, par leurs conseils, leur soutien amical ou en m'orientant dans ma recherche : Françoise Gazto et Pierre-Olivier Bardet d'Idéale Audience, qui m'ont permis de réaliser le documentaire à l'origine de mon enquête ; Paul Moreira, qui s'est engagé à le diffuser sur Canal Plus ; Pierre Merle, qui a permis sa rediffusion sur Arte ; Mônica Gonzales et Horacio Verbitsky, qui ont partagé avec moi le fruit de trente années de travail ; Marie-Catherine et Paul Villatoux, qui m'ont reçue longuement et m'ont ouvert leurs archives ; William Bourdon, Mario Ranalletti, Maria Oliveira Cezar, Roger Faligot, Sophie Thenon, Anibal Acosta, Cari Bernard, Maïté Albagly, Jean-Pierre Lhande, Ricardo Parvex, Ariette Welty-Domon, Alberto Marquardt, Lucia Cedrôn, André Gazut, Patrice McSherry, Pierre Vidal-Naquet et David Charrasse. Je remercie également les nombreux témoins qui, en acceptant de répondre à mes questions, ont contribué de façon décisive à éclairer ces pages d'histoire.


I
De l'Indochine à l'Algérie, la naissance de la doctrine française


1
Garder l'empire à tout prix


De la colline de Théoule, sur la Côte d'Azur, on n'aperçoit d'abord que la mer, étrangement bleue en ce jour de Toussaint 2002. Puis, en dévalant le chemin rocailleux de l'arrière-pays cannois, on ne voit qu'elle, bras tendus vers la Méditerranée et couronne sur la tête, qui, du haut de ses douze mètres, balaie de son regard d'acier la foule agglutinée à ses pieds : anciens légionnaires, coiffés de leurs bérets verts et bérets rouges des parachutistes coloniaux, brandissant drapeaux tricolores et croix de Lorraine ; pieds-noirs venus de France et d'Espagne ; militaires déchus après la tentative avortée du putsch d'Alger de 1961 ; ex-membres de l'OAS, l'Organisation de l'armée secrète, qui s'était opposée par les armes à l'indépendance algérienne ; militants du Front national, représenté par Marie-France Stirbois ; et jeunesse musclée d'extrême droite, qui se presse, toute de noir vêtue, autour des organisateurs de la « cérémonie du souvenir ».

« Quarante ans après », les nostalgiques les plus virulents de l'Algérie française sont réunis au grand complet pour inaugurer une réplique monumentale de Notre-Dame d'Afrique.

« Notre si chère Algérie »

« C'est notre mère à tous », murmure une ancienne Oranaise, yeux humides tendus vers la statue. « Sans elle, nous n'aurions jamais pu endurer les souffrances de nos quarante ans d'exil... »
Symbole de la colonisation française en Afrique du Nord, la statue de Notre-Dame d'Afrique trône derrière l'autel de la basilique de Bal-el-Oued, construite au XIXe siècle sur un promontoire dominant la baie de la capitale algérienne. Celle que l'on surnomme la « Vierge noire d'Alger » a désormais une copie, érigée sur ce petit bout de terrain prêté gracieusement par André-Charles Blanc, l'ancien maire RPR de Théoule-sur-Mer et ex-vice-président du conseil général des Alpes-maritimes (il s'est suicidé d'une balle de revolver en novembre 1998).

Réalisée par le sculpteur Fortune Évangéliste, la statue est le « fruit d'un long combat », m'explique, pince-sans-rire, Jean-François Collin, le président de l'« Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus politiques de l'Algérie française » (ADIMAD).
Créée en 1968, à l'initiative du général Salan, qui fut le chef des troupes françaises pendant la guerre d'Algérie, avant de devenir celui de l'OAS, l'ADIMAD poursuit deux objectifs, clairement stipulés dans ses statuts : « Défendre la mémoire des combattants de l'Algérie française assassinés par le pouvoir gaulliste », et « entretenir le mémorial de ceux qui sont tombés pour l'Algérie française ».

C'est précisément pour inaugurer ce « mémorial », situé au pied de la Vierge noire de Théoule, que Jean-François Collin a organisé ce rassemblement. Un mausolée en bonne et due forme, constitué de plaques où sont gravés les noms des « cent deux combattants de l'OAS morts au combat », Parmi eux : Roger Degueldre, le chef des « commandos Delta », le bras armé de l'OAS, spécialiste des plasticages et des assassinats aveugles, ou Jean-Marie Bastien Thiry, l'auteur principal de l'attentat manqué contre le général De Gaulle, tous les deux fusillés au fort d'Ivry, le premier en 1962, le second en 1963.

« Il s'en est fallu de peu pour qu'il y ait mon nom ! », ricane Gérard Baudry, béret vert vissé sur la tête. « Mais finalement, la Grande Zohra* a décidé d'épargner ma peau... » Sous-officier déserteur du 2e régiment d'infanterie, quatre fois cité au feu et médaillé militaire, l'ancien légionnaire et membre d'un commando Delta avait été condamné à mort pour l'assassinat du commandant Joseph Kubaziak, le 24 juin 1962.
*L'un des surnoms du général de Gaulle dans les milieux d'extrême droite (Zohra est le nom arabe familier pour désigner le chameau ).


« Tiens, voilà du boudin, pour les Alsaciens, les Suisses et les Lorrains », entonne, hilare, celui qui, finalement, bénéficia de la loi d'amnistie accordée par le général De Gaulle en 1968.
Autour de lui s'affairent, d'embrassades en accolades, Jacques Zajek, ancien membre du commando Delta n° 1, le capitaine Marcel Ronda, aide de camp de Salan, condamné à trois ans de prison lors du fameux procès dit « des barricades » (voir infra, chapitre 10), et qui suivit le « Mandarin » dans son exil espagnol, ou le commandant Guillaume, qui fut l'adjoint du général Jouhaud, chef de l'OAS d'Oranie : « Comment avons-nous pu laisser démanteler l'empire français qui faisait la grandeur de la France ? », continue de s'interroger l'ancien marin, qui demanda à servir à terre pour venger son frère tué au combat par le Front de libération nationale.
Son face à face légendaire avec l'amiral Querville, qui refusa de se joindre aux généraux du putsch d'Alger d'avril 1961, inspirera Pierre Schoendoerffer pour son film Le Crabe-Tambour.

Tandis que l'on se rue pour saluer Pierre Sidos, un ex de l'« OAS métropole » et fils d'un chef de la milice fusillé à la Libération, qui fonda avec ses deux frères le mouvement Jeune Nation, un haut-parleur réclame le silence.
Retentit alors la sonnerie aux morts, et Jean-François Collin prend la parole, devant un public recueilli :
« C'est avec une grande émotion que je m'adresse à vous... À vous, les parents et les amis qui êtes là pour honorer ceux qui ne sont plus là, cachant vos larmes qui n'ont pourtant cessé de couler depuis quarante ans... Bien sûr, nous pensons tous à ceux qui furent les figures emblématiques de notre combat et qui l'acquittèrent de leur vie, dans des culs-de-basse-fosse, au terme de procès iniques délivrés par des juges, qui, sous leurs galons de militaires ou leur robe couleur de sang, payaient d'un peu de sang leur carrière et leur nourriture. Mais aussi, dans notre combat, combien d'anonymes qui furent abattus par la soldatesque gouvernementale, les polices parallèles, les terroristes FLN, oui combien ? C'est en pensant à eux que nous avons décidé de retrouver leurs noms à demi effacés dans nos mémoires, ravivant peut-être des plaies mal cicatrisées, mais comment ne pas leur rendre hommage ? Un hommage solennel, au pied de Notre-Dame d'Afrique, face à cette mer qui fut le chemin de notre exil, face à notre si chère Algérie dont la lave bouillante brûle toujours en nous... »

Au premier rang de l'assistance, impassible, blason couvert de médailles militaires, il y a celui que je suis venue rencontrer : le colonel Charles Lacheroy, quatre-vingt-seize ans, qui fut condamné à mort pour sa participation au putsch d'Alger.
Ancien élève de Saint-Cyr, celui qui avait choisi l'infanterie coloniale pour assouvir son « rêve de voyage », connut une gloire fulgurante au sein de l'état-major français, pour avoir contribué de façon décisive à l'invention, au début des années 1950, de la théorie de la « guerre révolutionnaire ». C'est un témoin capital pour l'enquête que je mène depuis plus d'un an déjà sur le rôle des militaires français dans la genèse des dictatures latino-américaines des années 1970.

Tandis que les enfants sont invités à déposer des gerbes de fleurs sur les stèles des « morts pour la France », au détour d'une conversation à bâtons rompus, je glisse la question qui me taraude depuis que j'ai aperçu le vieux militaire : « Saviez-vous que votre théorie a inspiré les généraux qui ont pris le pouvoir en Argentine en 1976 ? »
Sourd d'oreille, le colonel Lacheroy se penche vers Chantal, son épouse et cadette de plus de vingt ans, pour qu'elle lui répète la question : «Je ne suis pas au courant », grommelle-t-il, avec cet accent bourguignon qui subjugua les nombreux auditoires gradés à qui il dispensa ses enseignements. « Tout ce que je sais, c'est que j'avais fait le tour de l'empire : j'avais servi en Syrie, en Extrême-Orient, en Afrique noire et après l'Indochine, je ne pouvais pas admettre qu'on perde l'Algérie... »
Au même moment, l'assistance entonne le Chant des Africains :

« C'est nous les Africains qui revenons de loin...
Revenons des colonies pour sauver la patrie.
Nous avons tout quitté, nos parents, nos amis,
Et nous avons au cœur une invincible ardeur.
Car nous voulons porter, porter haut et fier
Le beau drapeau de notre France entière. »

Conçu comme un hommage aux troupes d'Afrique levées pour défendre la mère patrie lors de la Première Guerre mondiale, ce chant est devenu l'hymne de l'OAS et de tous ceux qui se sont opposés à l'indépendance algérienne :
« Battez le tambour, pour le pays, pour la patrie... »

L'épopée indochinoise du colonel Lacheroy

« Vous savez, c'est Chantal qui m'a sauvé la vie… » Un mois après le rassemblement de Théoule, le colonel Lacheroy me reçoit chez lui, à Aix-en-Provence.
Sur son bureau s'étale le manuscrit de ses Mémoires, dans lesquels il consacre un chapitre à la rencontre avec sa seconde épouse* Manifestement, cette histoire lui tient plus à cœur que sa doctrine de la guerre révolutionnaire », qu'il semble avoir quelque peu oubliée. Pas question de le contrarier : s'il y a une chose que j'ai apprise dans cette enquête, c'est bien la patience.
* Charles Lacheroy, De Saint-Cyr à l'action psychologique. Mémoires d'un siècle, Lavauzelle, Paris. 2003, pp. 83-95

Pendant un an, d'Europe en Amérique du Nord et du Sud, je vais interviewer quelque quarante militaires de haut rang, dont la moyenne d'âge dépasse les quatre-vingts ans et qui manifestent tous les mêmes travers, dus notamment à leur grand âge ; digressions et anecdotes interminables, trous de mémoire pas toujours involontaires, accès de surdité réels ou d'autant plus opportuns que les questions sur les méthodes de la « guerre contre-révolutionnaire » se feront plus précises...

« Après le putsch d'Alger, m'explique le doyen de mes interlocuteurs, j'ai été condamné à mort par un tribunal militaire. Grâce à la complicité d'une communauté religieuse, puis d'un officier de la marine et d'un policier, j'ai pu quitter clandestinement l'Algérie et m'embarquer pour Gênes, d'où j'ai rejoint la France*. »
*Entretien avec l'auteur. 19 décembre 2002.

C'est là qu'intervient Chantal de Bardies-Montfa, une « jeune fille très Algérie française » (pendant la Seconde Guerre mondiale, son père, colonel de cavalerie, avait commandé le 5e régiment de chasseurs d'Afrique à Alger ; résistante, elle s'était engagée dans l'armée en 1943 ; devenue agent secret des services spéciaux, elle avait effectué plusieurs missions en Algérie).
En 1961, contactée par un certain abbé Lapouge de la rue d'Assas, elle est chargée d'exfiltrer le colonel Lacheroy vers l'Espagne. C'est ainsi que la passeuse et son protégé traversent tout le sud de la France, à bord d'une Renault, pour franchir la frontière à Bourg-Madame, dans les Pyrénées.

Amnistié par la loi du 31 juillet 1968, le « colonel en retraite » retourne en France, après sept ans d'exil, où il finit par épouser la jolie passeuse, « devant les hommes à la mairie de Neuilly et devant Dieu à l'église de Saint Evroult, Notre-Dame-du-Bois, église paroissiale d'Arnaud de Bardies-Montfa, l'aîné des frères de Chantal ».
À soixante-trois ans, Charles Lacheroy n'est pas un inconnu pour sa nouvelle belle-famille : il a connu Arnaud en Indochine, alors que tous les deux servaient dans le secteur de Bien-Hoa.

L'Indochine, justement, nous y voilà : « Comment avez-vous élaboré votre doctrine de la "guerre révolutionnaire" ? » Pour toute réponse, le colonel me tend un feuillet, rédigé pour la préface de ses Mémoires par le colonel Paul Paillote, issu comme lui de la promotion « Maroc et Syrie » de Saint-Cyr (1925-1927), où l'on peut lire : « En Indochine, confronté aux pénétrations sournoises de la propagande communiste, il s'est révélé le plus conscient et le plus efficace des spécialistes militaires et civils des luttes idéologiques.
Théoricien reconnu de la guerre subversive, son enseignement, comme ses ouvrages et conférences, fait autorité dans le monde intellectuel spécialisé * »
*Paul Paillolle, préface à Charles Lacheroy. De Saint Cyr à l'action psychologique, op. cit., p. 7.

« C'est la découverte du communisme qui est à l'origine de votre doctrine ?
- Oui, mais avant cela, il y avait mon amour pour l'empire. »
Et d'énumérer avec une nostalgie non feinte les vastes territoires qui constituaient l'empire français, lorsque en octobre 1927, à vingt et un ans, le jeune sous-lieutenant, grand admirateur de Charles de Foucault, choisit l'infanterie coloniale :
« L'Algérie, la Tunisie, le Maroc, en Afrique du Nord ; l'Afrique occidentale, l'Afrique équatoriale, Madagascar et Djibouti en Afrique noire ; la Cochinchine, l'Annam, le Tonkin, le Cambodge et le Laos en Indochine, la Syrie et le Liban au Proche-Orient ; la Nouvelle-Calédonie et les Archipels dans le Pacifique ; les Antilles et la Guyane en Amérique. Même en Chine, nous étions présents. L'empire français, c'était un douzième des terres du globe : un être humain sur vingt vivait sous le drapeau français ! Or ce fantastique empire, nous le maintenions dans la paix et dans le progrès avec une économie de moyens que l'on a peine à imaginer. Les troupes coloniales ne dépassaient pas, normalement, 40 000 hommes. Ce chiffre fait rêver : un douzième de la terre avec 40 000 hommes ! »

Catholique fervent, habité par cette vision idéalisée de la mission civilisatrice de la France - «Je suis devenu un officier colonial sachant faire des maisons avec de la glaise, des ponts avec des palmiers mâles et des routes avec rien », écrit-il dans ses Mémoires -, Charles Lacheroy réalise son rêve en 1931 : servir en Terre sainte.
Nommé lieutenant à la 3e compagnie méhariste du Levant, il rejoint le désert de Syrie, où il se familiarise avec la langue arabe et se lie d'amitié avec Noury Chaalan, le chef de la tribu des Rouallahs qui lui raconte ses exploits aux côtés de Lawrence, l'officier britannique agent de l'Intelligence Service, devenu le roi sans couronne d'Arabie.
De cette figure légendaire, il retiendra une technique militaire, la guérilla, et une devise : « C'est de la psychologie que dépend la victoire*. »
*Paul Villatoux, Charles Lacheroy, l'unité d'un homme », préface à Charles Lacheroy. De Saint-Cyr à l'action psychologique, op. cit.

Après un séjour de quatre ans auprès des « derniers grands seigneurs du désert », l'officier colonial est nommé instructeur au groupe aérien d'observation du Maroc, où il forme notamment le lieutenant-colonel Antoine Argoud (que nous retrouverons en Algérie, devenu l'un des plus féroces experts de la « guerre antisubversive »).
En juillet 1941, Lacheroy est affecté auprès du général de Lattre en Tunisie, avant d'être envoyé en juin 1942 à Dakar, auprès de l'état-major du général Salan.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il participe à la campagne d'Italie, aux côtés du maréchal Juin, puis à celle d'Allemagne, dans l'armée du général de Lattre, qui lui demandera de le rejoindre en Indochine.

C'est ainsi qu'en février 1951 le jeune lieutenant-colonel débarque à Saïgon, où il reçoit le commandement de l'important secteur de Bien Hoa, en Cochinchine, qui regroupe trois bataillons du 22e régiment d'infanterie coloniale, deux escadrons de l'arme blindée, ainsi que les unités supplétives, caractéristiques de la « France d'outre-mer » : caodaïstes*, « unités mobiles de défense de la chrétienté Binh Xuyên », supplétifs des plantations et gardes des voies ferrées, soit un total de 8 000 hommes.
*Fondé en 1926, le caodaïsme est une secte syncrétique très liée au système colonial dont les membres furent largement recrutés par l'armée française lors de la guerre d'Indochine.

Rompu aux techniques de la guerre classique, qu'il a largement expérimentées pendant la Seconde Guerre mondiale, Lacheroy est complètement dérouté par l'ennemi qu'il est censé combattre : le Viêt-minh, dont les insaisissables combattants semblent être partout et nulle part à la fois et qui donnent bien du fil à retordre au corps expéditionnaire français, en dépit d'un effectif et d'un armement largement supérieurs.
« Avec ma batterie d'artillerie, mes pièces de position et une grosse dotation de mortiers, je disposais d'une supériorité matérielle considérable, explique-t-il aujourd'hui. En matière d'arme blindée, d'aviation et de marine, j'avais la suprématie absolue. Et pourtant, j'étais tenu en échec. [...] Certes, le jour, je contrôlais l'essentiel du pays utile et des axes de communication, mais j'étais loin d'y être le roi la nuit. Enfin, malgré nos efforts, le Viêt-minh conservait des poches importantes et des tas d'enclaves où il était à 90 % chez lui.
En bonne logique militaire traditionnelle, ce bilan était anormal et il posait un problème.
Pendant le reste de mon séjour, je me suis efforcé de creuser ce problème, d'en analyser les éléments, de le résoudre et de mettre noir sur blanc le résultat de mon travail*. »
* Charles Lacheroy. De Saint-Cyr à l'action psychologique, op. cit., p. 61.

« À aucun moment, vous ne vous êtes demandé si le but poursuivi par la France était bien légitime ?
- Non, jamais. Pour moi, il fallait défendre l'empire à tout prix, contre les agents du communisme mondial qui avait déjà commencé la Troisième Guerre mondiale*. »
* Entretien avec l'auteur, 19 décembre 2002.


L'option militaire du colonialisme français


La réponse du colonel Lacheroy est exemplaire de l'état d'esprit qui règne alors en France au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
Humiliés par la défaite de 1940, les militaires traversent une crise profonde : « Qui veut comprendre l'état d'esprit de l'armée française doit réfléchir à la longue route qu'elle a parcourue depuis 1940, aux défaites qu'elle a subies, aux crises morales qu'elle a endurées, aux souffrances éprouvées, aux expériences vécues », écrira le colonel Roger Trinquier, un autre fervent défenseur de l'empire, dont nous reparlerons souvent dans ce livre. « L'armée a été profondément blessée par la défaite de la bataille de France*. »
* Roger Trinquier, Les Maquis d'Indochine. Les missions spéciales du Service Action, Albatros, Paris, 1976.

En 1949, un rapport secret de l'Institut des hautes études de la Défense nationale tente de tirer la sonnette d'alarme auprès du ministère de tutelle : « La situation actuelle de l'armée française est lamentable. Jamais dans son histoire, elle n'a été atteinte d'un mal aussi profond, dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel*. »
*Cité par Paul et Marie-Catherine Villatoux, La Guerre et l'Action psychologiques en France (1945-1960), thèse de doctorat d'histoire sous la direction de Maurice Vaisse, Université Paris l-Panthéon-Sorbonne, mars 2002, p. 75 (thèse publiée aux Indes savantes, Paris, 2004).

Pour l'état-major français, l'enjeu des guerres coloniales est d'abord d'effacer cette image d'armée vaincue, en montrant sa puissance dans des territoires dont le rattachement à l'« empire » ne peut être en aucun cas remis en question. Un point de vue largement partagé par les politiques de tous bords, mais aussi par les intellectuels tels que Raymond Aron, qui, en octobre 1945, enjoint la France de tout faire pour sauvegarder l'Algérie française, faute de quoi « notre pays tomberait encore de plusieurs degrés dans l'échelle des nations * ».
*Cité par François Maspero, préface à Yves Benot, Massacres coloniaux, 1944-1950. La IV République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, Paris, 2001, p. XIII.


C'est aussi la conviction du général De Gaulle, qui ne conçoit pas la restauration de la grandeur de la France sans celle de son empire, alors même que le récent conflit mondial a profondément ébranlé les empires coloniaux : « La fin de la Seconde Guerre débouche sur un changement radical au plan international, dont les tenants du maintien de l'empire ne tiennent pas compte, commente François Maspero. C'est d'abord que, pour venir à bout du totalitarisme nazi, les alliés occidentaux ont dû, en bonne logique, proclamer à la face du monde une idéologie antitotalitaire qui se traduit par la Charte des Nations unies puis par la Déclaration universelle des droits de l'homme.
Or il était difficile de ne pas faire figurer, bon gré mal gré, dans le cadre d'une dénonciation globale des systèmes d'oppression, celle du système colonial. De proclamer un idéal de libération de tous les hommes sans y inclure les colonisés. De parler au nom de l'humanité en en excluant une partie.* »
*Cité par Paul et Marie-Catherine Villatoux, La Guerre et l'Action psychologiques en France (1945-1960), op.cit.

De même, signée le 14 août 1941, « quelque part en mer » par Roosevelt et Churchill, et prémisse au Pacte de l'Atlantique auquel souscrira la France en 1949, la Charte de l'Atlantique proclame le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, c'est-à-dire à l'autodétermination.
Pourtant, obsédé par la reconstruction du pays, le gouvernement français de l'après-guerre se révèle complètement insensible au vent d'émancipation qui souffle sur ses colonies. Un aveuglement qui entraînera de funestes conséquences : incapable d'envisager une solution politique conforme à l'inéluctable évolution historique, la France s'enferrera dans une option purement militaire pour résoudre ses problèmes coloniaux, laquelle suivra son implacable logique, envers et contre tous les principes moraux et éthiques, pourtant largement revendiqués par le « pays des droits de l'homme »...

Tandis qu'en Algérie la rébellion de Sétif du 8 mai 1945 est écrasée dans le sang, la métropole continue de considérer l'Indochine comme la « perle de l'empire ».
Avec ses 25 millions d'habitants, la péninsule d'Extrême-Orient a toujours constitué le territoire le plus peuplé de la France d'outre-mer.
Menée par Napoléon III et achevée sous la IIIe République, la conquête conduit à la création de l'Union indochinoise, en 1887.
Désireux de casser l'unité politique vietnamienne qui caractérisait l'ancien empire conquis, le colonisateur s'emploie à le diviser en trois parties de statut différent : la Cochinchine, considérée comme une « colonie intégrée », fait juridiquement partie du territoire de la République ; l'Annam et le Tonkin, quant à eux, ont le statut de protectorat*
* De par ce statut, les habitants « autochtones » de la Cochinchine sont réputés français, même s'ils ne jouissent pas de la citoyenneté, étant du simples sujets français. L'Annam et le Tonkin ont conservé leur souverain, qui dirige gouvernement et institutions.

À ce triangle « vietnamien » un terme banni par l'administrateur français et que ne cessera de revendiquer la future organisation Viêtminh s'ajoutent deux régions périphériques, le Laos et le Cambodge, l'ensemble de l'Union étant placé sous la houlette d'un gouverneur général.

À la différence des colonies de peuplement comme l'Algérie, l'Indochine est une colonie dite « d'exploitation », où 42 000 Européens* règnent sur 22 millions d'habitants, dont 17 millions de Vietnamiens.
Dans la riche et fertile Cochinchine, les Français possèdent 300 000 hectares de rizières travaillées par des métayers indigènes, mais aussi des plantations d'hévéas, des mines et des usines textiles.
Malgré l'imbroglio administratif et les injustices sociales et économiques qui caractérisent le « territoire d'outre-mer », prévaut toujours avant la Seconde Guerre mondiale un « humanisme colonial » qu'illustre parfaitement Charles Lacheroy : hauts fonctionnaires, militaires, intellectuels, théologiens et hommes politiques s'accordent pour reconnaître que les peuples les plus avancés ont le droit et même le devoir d'apporter le progrès aux « populations attardées ».
Officiellement, en France, seul le Parti communiste proclame un anticolonialisme rhétorique, puisque celui-ci représente l'une des vingt et une conditions imposées par Lénine, en août 1920, pour qu'un parti puisse intégrer l'Internationale communiste.
*Dont 36 000 sont des personnes de nationalité française par droit de naissance et 3 000 des « personnes de nationalité française par naturalisation ; 59 % sont des militaires et 19 % des fonctionnaires.


L'empire français menacé en Indochine


La belle construction française en Indochine subit un premier coup de boutoir avec la débâcle de 1940 : stationnées aux frontières de la péninsule, les troupes japonaises de l'empereur Hirohito exigent du gouverneur général, le général Georges Catroux, la cession de certains aérodromes et le stationnement d'un contingent de 25 000 hommes sur le territoire.
Catroux cède devant la promesse de Tokyo de respecter la souveraineté française sur l'Indochine.
Bientôt limogé par Vichy, il est remplacé par l'amiral Jean Decoux, un pétainiste convaincu. Tandis que l'empire nippon n'a de cesse de proclamer qu'il libérera les peuples d'Extrême-Orient de la domination blanche, Decoux s'attend, dès la fin 1944, à un coup de main qui assurerait au Japon une emprise totale sur l'Indochine et aboutirait à l'indépendance de trois États : le Viêt-nam, le Laos et le Cambodge.

C'est chose faite le 9 mars 1945 : l'armée japonaise attaque les garnisons françaises et fait prisonniers la quasi-totalité de leurs soldats.
C'en est fini de la souveraineté française en Indochine. En mettant hors jeu l'appareil colonial, le Japon contribue au développement de l'action du Viêt-minh, qui avait été créé quatre ans plus tôt en zone frontalière sino-vietnamienne, par un certain Nguyen Sinh Cung, dit Nguyen Ai Quoc, dit.., Hô Chi Minh.
Forme abrégée de Viêt nom Doc Lap Dong Minh (Ligue pour l'indépendance du Viêtnam), le Viêt-minh représente, selon la terminologie officielle, un « large front national rassemblant non seulement les ouvriers, les paysans, les petits bourgeois et les bourgeois nationaux, mais aussi les propriétaires terriens patriotes ».
Son objectif est de lutter contre les « fascistes japonais » et contre « leurs complices français », en regroupant les divers groupes nationalistes autour d'une idéologie indépendantiste à priori peu marquée par l'idéologie communiste.

Dans les faits, la personnalité charismatique de son chef, un intellectuel formé à Paris et à Moscou, membre influent du Komintern, donnera vite la part belle au Parti communiste Indochinois, que Hô Chi Minh avait fondé en 1930. En octobre de la même année, le comité central avait adopté le programme politique rédigé par le secrétaire général Tran Phu :
« La révolution dans la période actuelle ne peut être qu'une révolution agraire et anti-impérialiste. La révolution démocratique bourgeoise est la période de préparation de la révolution socialiste. (...) Elle consiste essentiellement, d'une part, à effacer les vestiges du féodalisme, à liquider les méthodes d'exploitation précapitaliste et à réaliser la réforme agraire, d'autre part, à renverser l'impérialisme français et à rendre l'Indochine complètement indépendante. Ces deux aspects de la lutte sont intimement liés, car ce n'est qu'en renversant l'impérialisme qu'on peut abolir la classe des propriétaires fonciers et réaliser avec succès la révolution agraire, et ce n'est qu'en anéantissant le régime féodal qu'on peut renverser l'impérialisme * ».
* Cité par Jacques Dalloz, La guerre d'Indochine, Seuil, Paris, 1987, pp. 38-39.

Au lendemain du coup de force japonais, et alors que se profile la fin de la guerre, le général De Gaulle affirme sa volonté de rétablir la souveraineté française dans la péninsule.
La chose paraît si naturelle que l'académicien André Chamson, un homme de gauche, reconnaîtra bien plus tard : « Le rétablissement de notre présence en Extrême-Orient me semblait faire partie de la restauration de la France, et même de la liberté, tout comme il en était allé pour l'Alsace et la Lorraine*. »
* Cité dans sa préface au livre de Jacques Raphael-Leygues, Ponts de lianes, Hachette, Paris, 1976.

C'est ainsi que le 24 mars 1945 le Gouvernement provisoire de la République française rend public un nouveau statut de l'Indochine, reconnue comme partie intégrante de l'« Union française », qui remplace officiellement l'empire.
Dans cette nouvelle construction, où l'on ne parle plus d'«indigènes» ni de «sujets», mais de «citoyens», l'Indochine reste une fédération, morcelée en cinq pays : la division coloniale entre Cochinchine, Annam et Tonkin est perpétuée, alors que sur place les Vietnamiens se battent pour la réunification de leur nation, du cap Saint-Jacques à Lang Son.
Après la capitulation allemande, en juillet-août 1945, à la conférence de Potsdam, Américains et Anglais organisent le désarmement imminent des Japonais : il est confié aux Chinois pour le nord de l'Indochine, et aux Anglais pour le sud, le 16e parallèle constituant le ligne de démarcation entre les aires d'action des deux armées.

Au lendemain d'Hiroshima et de la capitulation définitive de Tokyo, comptant sur le soutien des États-Unis, qui ont toujours été hostiles à la présence française en Indochine, le Viêt-minh lance un appel à l'insurrection générale. Le 10 août 1945, Hô Chi Minh dirige vers Hanoï la petite armée de guérilleros formés par son bras droit et chef militaire, Vô Nguyen Giap. Les 5 000 hommes de « l'Armée de libération nationale » prennent d'assaut la capitale du Tonkin, devenu la base arrière du mouvement indépendantiste.

Le 2 septembre, alors que les Japonais signent la capitulation sur le porte-avions américain Missouri, est proclamée la République indépendante du Viêt-nam. « La révolution d'août est la première victoire du marxisme-léninisme dans un pays colonial et semi-féodal », affirmera, plus tard, le général Giap.
L'ex-empereur Bao Dai abdique et devient conseiller du nouveau gouvernement, tandis qu'à leur tour le Laos et le Cambodge proclament leur indépendance.
Pour la deuxième fois, l'Indochine française est rayée de la carte, au nez et à la barbe de Paris, qui n'a rien vu venir.

Curieuse coïncidence : c'est le jour de la capitulation japonaise que les Vietnamiens choisissent de proclamer leur indépendance, faisant écho aux Algériens, qui, quatre mois plus tôt, le 8 mai 1945, le jour de la capitulation allemande, s'étaient soulevés dans le Nord-Constantinois, comme pour signifier que le succès allié était aussi celui du principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ainsi que le stipulent les chartes de l'Atlantique et de l'ONU.
Au moment où se termine le second conflit mondial, la France se trouve confrontée à l'irruption simultanée des nationalismes algérien et vietnamien. Les signaux sont clairs, mais elle a décidé de ne pas les voir, en jouant, dès la capitulation japonaise, la carte militaire.


Le choix des armes


C'est ainsi que le 5 octobre débarque à Saïgon un corps expéditionnaire, dirigé par le général Leclerc, avec le groupement Massu de la 2e DB, dont la mission est de « dégager la capitale cochinchinoise ».
Convaincus que l'enjeu est bien la « grandeur de la France », les militaires désignés ou volontaires n'ont pas d'états d'âme, comme le raconte, dans l'un de ses nombreux livres, le général Marcel Bigeard, qui à l'époque n'est encore que capitaine :
« Octobre 1945, je pars en Indochine, une partie merveilleuse de notre empire. À l'époque, j'y crois. Gaby aimerait me voir rester. Pour moi, c'est impossible, j'irai là où la France se bat. Toute mon enfance, je l'ai vécue dans l'héroïsme des poilus de 14-18. Gamin, j'ai côtoyé les grands blessés, les mutilés, les gueules cassées.
Nos instituteurs disaient : "Mourir pour la patrie, c'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie." Tout ça j'y ai cru. Ça m'a marqué*. »
*Marcel BIGEARD, De la brousse à la jungle, Le Rocher, Monaco, 2002, p, 23.

Au début de 1946, alors que les Britanniques commencent à évacuer la zone qui leur avait été confiée, les Français sont pratiquement maîtres de l'Indochine au sud du 16e parallèle. Quant au Cambodge et au Laos, ils ont été « repris en main ».
Restent le Tonkin et sa capitale Hanoï, où siège le gouvernement vietnamien. Le 6 mars 1946, un accord est signé entre Hô Chi Minh et Jean Sainteny, commissaire de la République à Hanoï, qui prévoit la reconnaissance du Viêt-nam en tant qu'État libre dans le cadre de la « Fédération indochinoise et de l'Union française »*, malgré les critiques parfois virulentes de ses compagnons, Hô Chi Minh fait des concessions importantes, puisqu'il renonce, momentanément du moins, à l'indépendance et à l'unité vietnamienne, tandis qu'il autorise l'installation des troupes du général Leclerc dans tout le pays, ce qui ne peut que favoriser un retour à l'ordre colonial.
*Yves BENOT Massacres coloniaux, 1944-1950,op. cit., p. 75

Et puis c'est l'entourloupe en bonne et due forme.
Qui l'a décidée ? Près de soixante ans plus tard, les historiens n'ont toujours pas tranché.
Toujours est-il qu'en juillet 1946, au moment où le chef du Viêt-minh s'envole pour la conférence de Fontainebleau, où doivent être précisés les liens qui uniront l'État vietnamien à l'Union française, l'amiral Thierry d'Argenlieu, haut commissaire en Indochine, encourage la proclamation de la République autonome de Cochinchine, violant ainsi les accords du 6 mars.

Placé devant le fait accompli, Hô Chi Minh n'a d'autre solution que de signer avec le ministre Moutet un modus vivendi, qui, laconique, prévoit de nouvelles négociations en janvier 1947, pour un « accord ferme et définitif ». Celles-ci n'auront jamais lieu...

Tandis qu'au Tonkin les incidents se multiplient entre les deux armées, Français et Vietnamiens se querellent sur la question des droits de douane. Bien que l'accord du 6 mars ait prévu que cette question serait réglée par des négociations ultérieures, le 10 septembre, les Français décident de reprendre en main le service des douanes maritimes. Le 20 novembre, à Haïphong, des soldats chinois tirent sur un bateau français qui remorque une chaloupe de contrebande saisie par la Sécurité militaire*.
* Alors présent à Haïphong, le général Jean Compagnon m'a confirmé que c'étaient bien les Chinois qui avaient tiré sur le bateau, et non les Vietnamiens (entretien avec l'auteur, 25 février 2003).

La fusillade se généralise. Des hommes du Viêt-minh assassinent les officiers et sous-officiers de la mission française d'Haïphong. Des barricades sont dressées.
Commandant les troupes du Tonkin, le général Morlière parvient à obtenir un cessez-le-feu, mais sa volonté d'apaisement n'est pas partagée par son subordonné, le colonel Dèbes, qui dirige le secteur d'Haïphong, ni par son supérieur, le général Valluy, qui, le 22, envoie cet ordre sans ambiguïtés :
« Le moment est venu de donner une dure leçon à ceux qui nous ont traîtreusement attaqués. Par tous les moyens à votre disposition, vous devez vous rendre maîtres, complètement, d'Haïphong et amener le commandement de l'armée vietnamienne à résipiscence. »
Le lendemain, après avoir lancé un ultimatum, les Français passent à l'attaque, en mobilisant l'aviation et la marine. Bilan : 6 000 morts dans la population civile. Un massacre que Jacques Raphaël-Leygues, commissaire de la marine, décrit en ces termes : « La vision de Haïphong, après les bombardements du 23 novembre, [...] est terrible. La ville est complètement détruite. Les murs tronqués fument et la ville est sillonnée de jeeps conduites par des légionnaires allemands à la barbe blonde qui font la loi.* »
*Jacques Raphaël-Leygues, Ponts de lianes, op. cit.

Quant à André Chamson, ancien membre du Front populaire, qui préface le livre de Jacques Raphaël-Leygues, il s'interroge : « Mais comment avons-nous pu accepter, même tacitement, les massacres d'Haïphong avec leurs 6 000 cadavres, femmes et enfants confondus ! Comment n'avons-nous pas compris que tout se renversait et que nous étions en train de devenir parfois "les autres" ! Ce n'était pas la peine d'avoir abattu Hitler et d'avoir mis un terme au règne de l'Ordre noir, si c'était pour traiter les autres comme ces démons nous avaient traités nous-mêmes ! »
Pas de chance pour la paix : au moment où les défenseurs acharnés de l'empire tiennent le terrain en Indochine, la France n'a plus de gouvernement. Georges Bidault est démissionnaire le 28 novembre (après les élections du 10 novembre, marquée par le succès du PCF), et Léon Blum n'obtient l'investiture que trois semaines plus tard.
Le 13 janvier 1947, le général Leclerc remet un rapport au nouveau et éphémère président du Conseil où il recommande vivement de « gagner la partie politique dans les meilleurs délais », faute de quoi la France « se laissera entraîner à une nouvelle guerre ».

Et de conclure : « Les événements d'Indochine ont d'importantes répercussions sur le reste de l'Union française. De la manière dont nous résoudrons le problème dépend l'avenir de la France*. » Et de l'empire, fût-il relooké.

Finalement, le choix des armes va l'emporter...

...La suite ici sur le forum
.

_________________
Si ce que j'ai fait est vain, qu'il me reste au moins de m'être dépassé en le faisant...
Revenir en haut Aller en bas
https://paras-pth.forumactif.com
 
Torture, Escadrons de la mort, l'école française
Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Paras de tous les horizons :: La vitrine du forum. :: La vitrine du forum. :: Un peu d'histoire...-
Sauter vers: